Deux chanteurs, un public et des vers inventés sur le moment : le chjam’è rispondi est l’un des arts les plus vivants de la tradition orale corse.
Quand les mots devenaient un spectacle
Sur les places de village, pendant les foires ou à la veillée, il arrivait que deux voix s’affrontent sans armes et sans scénario. L’une lançait une strophe chantée, l’autre devait répondre sur-le-champ. Dans cette rencontre, appelée chjam’è rispondi, l’esprit, la mémoire et la maîtrise de la langue corse étaient aussi importants que la voix.
Une joute, pas une simple chanson
Le principe repose sur un échange de vers improvisés et chantés. Chaque participant écoute l’autre, reprend son idée, la détourne ou la contredit. Les thèmes peuvent aller de la plaisanterie aux questions sociales, en passant par les rivalités amicales. Le public reconnaît la qualité de la réponse, le sens de la formule et la capacité à garder le rythme.
La parole comme art populaire
Cette pratique appartient à une longue tradition d’oralité insulaire. Dans une société où la parole circulait beaucoup par les rencontres et les veillées, l’improvisateur savait capter l’attention. La poésie n’était pas réservée aux livres : elle pouvait surgir au milieu d’une fête et faire rire ou réfléchir toute une assemblée.
L’art de répondre sans préparation
Une belle réponse ne consiste pas seulement à trouver une rime. Il faut comprendre la provocation, conserver une cohérence poétique et rebondir avec élégance. Le défi est d’autant plus grand que les couplets sont inventés devant les autres. Le talent se mesure à la vivacité d’esprit autant qu’à la musicalité.
Une tradition liée à la vie des villages
Les foires, les rassemblements pastoraux et les fêtes constituaient des occasions privilégiées pour ces échanges. Le chjam’è rispondi reliait des personnes de villages et de générations différentes. Il pouvait faire naître une compétition joyeuse, mais aussi transmettre des expressions et des références communes.
Une langue vivante dans chaque vers
Le corse n’est pas ici un simple décor folklorique. Ses sonorités, ses images et ses jeux de mots donnent toute sa force à la joute. Traduire une répartie peut en restituer l’idée, sans toujours conserver le double sens ou le rythme qui faisaient réagir les spectateurs.
Le risque de l’oubli
L’exode rural, les changements de modes de vie et le recul de la transmission quotidienne de la langue ont fragilisé les cadres où cette poésie se pratiquait naturellement. Le danger n’était pas seulement de perdre des chants, mais aussi les occasions de se rencontrer pour les inventer ensemble.
Pigna et le réveil des voix
Au cours du mouvement de réappropriation culturelle des années 1970, des passionnés ont œuvré à redonner une place à cet art. Selon la fiche d’inventaire du ministère de la Culture, une rencontre d’improvisateurs organisée à Pigna en 1975 a constitué un jalon important de cette relance. Les rencontres et les transmissions se poursuivent aujourd’hui.
Un patrimoine qui se pratique
Le chjam’è rispondi n’est pas seulement un souvenir à conserver derrière une vitrine. Il existe lorsque des personnes osent prendre la parole, écouter, improviser et répondre. Voilà peut-être sa plus belle leçon : en Corse, la mémoire peut aussi se transmettre dans une réplique lancée avec malice, au milieu d’un cercle de voisins.
